Françoise Bourdin revient sur son parcours personnel et sur les événements qui ont compté pour elle et ont formé son goût de l’écriture. Retour sur l’itinéraire d’un auteur qui nous ressemble…

L’enfance

Ma famille n'avait rien de traditionnel car mes parents étaient tous deux chanteurs lyriques. Ils étaient célèbres et presque toujours absents. Un de mes premiers souvenirs d'enfance est celui de ma mère interprétant Mireille de Gounod, au théâtre antique d'Arles qui était archicomble. Deux cents figurants, des chevaux sur la scène, l'orchestre qui tonnait et elle qui mourait, le public debout pour applaudir et moi qui - n'y comprenant rien - pleurais toutes les larmes de mon corps.

J'ai connu les coulisses de l'opéra de Paris, avec toute son incroyable machinerie, les journalistes et les admirateurs, le son familier du piano lors des répétitions, les poupées rapportées de tournées à l'étranger, Rio, Moscou ou Mexico. Chez nous, à Neuilly, la plus grande pièce de la maison était occupée par la couturière.

C'est là que ma sœur et moi passions tous nos jeudis, au milieu des crinolines, des chapeaux à plumes, des perruques, des capes et des épées factices. Nous étions persuadées que le monde des adultes était beaucoup plus amusant que celui des enfants et que, en tout cas, ils étaient bien mieux déguisés que nous !

Jusqu'à dix ans environ, mon existence a été un véritable conte de fées. Ensuite, mes parents se sont séparés, une autre période a commencé.

Durant l'adolescence, j'ai été ce qu'on peut appeler un casse-cou. Mon père disait " Brise-fer ". Pour retrouver, peut-être, les émotions et les sensations que l'opéra m'avait données...
... (je frissonne toujours en entendant du Puccini), je me suis prise de passion pour les chevaux. Au point de sécher les cours du lycée Victor-Duruy puis, plus tard, Honoré-de-Balzac. Je ne pensais qu'à monter à cheval, c'était une obsession.
Après quatre ans d'équitation traditionnelle intensive, je suis allée faire une incursion dans les écuries de course de Maisons-Laffitte.

Je suis montée longtemps à l'entraînement sur les chevaux de Noël Pelat, et rien ne donne une meilleure idée de la vitesse qu'un galop botte à botte sur un champ de course, dans la brume de l'aube. J'ai obtenu une licence de cavalière mais, à l'époque, le monde des courses appréciait peu les femmes.

Quand je n'étais pas sur le dos d'un pur-sang, j'étais le nez dans un livre. Mon père possédait une intéressante bibliothèque dans laquelle aucun volume n'était frappé d'interdiction. Nous avons tout lu en vrac, ma sœur et moi, ensuite nous nous sommes mises à acheter des livres de poche (une nouveauté à ce moment-là) pour occuper les longs étés à la campagne. Je faisais des " périodes " en lisant tel ou tel auteur de bout en bout. Il y a eu ainsi la période Giono, Colette, Mauriac, puis Baudelaire et Nerval, remplacés par Proust, Tolstoï et Dostoïevski, les sœurs Brontë, Sartre, Zola, Dumas et Hugo, etc.

Toutes ces lectures éclectiques finirent par me donner une terrible envie d'écrire et je composais de mauvais poèmes, comme tous les adolescents, ainsi que des nouvelles. Or, parmi les nombreux amis de mon père se trouvait Philippe Hériat, qui était alors le président de l'académie Goncourt.

J'ai eu le culot de lui apporter une nouvelle, de le laisser la commenter.
Il avait de l'humour et de l'éducation, c'était une génération extraordinaire qui savait dire les choses avec doigté et humour. Il m'a appelée sa " consœur" (j'avais quinze ans !), m'a offert un doigt de porto, m'a donné quelques conseils, et surtout m'a encouragée à continuer.

Mon premier amour de jeune fille a été, évidemment, un jockey. J'avais seize ans, lui vingt, nous étions partis pour une belle histoire mais hélas la vie en a décidé autrement car il s'est tué en courses. Un drame dont je conserve un souvenir aigu. Je n'étais pas faite pour les études, je ne tenais pas en place. Je me suis inscrite au cours Simon avec l'idée de monter moi-même sur les planches, mais ce n'était pas une véritable vocation et j'ai abandonné le théâtre au bout d'un an. Mon premier " petit boulot " s'est avéré, comme le reste, assez peu banal. Je suis entrée dans le cabinet d'un dentiste parisien de renom, qui soignait alors des vedettes, non pas comme assistante car je n'y connaissais strictement rien, mais pour m'occuper des deux chevaux qu'il avait en pension au Polo de Bagatelle et qu'il ne pouvait plus monter lui-même.

Amusante aventure qui s'est poursuivie deux ans et au cours de laquelle j'ai néanmoins fini par glaner quelques connaissances dentaires…

Les débuts de la vie

À force d'écrire des nouvelles, je me suis lancée dans la rédaction d'un roman. Le premier est toujours un peu autobiographique et, quand on a vingt ans, on est volontiers nombriliste. Bref, je suis allée présenter ce manuscrit aux éditions Julliard, qui l'ont accepté ! J'étais folle de joie quand Marcel Julian, alors directeur, m'a signé mon premier contrat avec Les Soleils mouillés. Je n'étais même pas majeure ! Toutefois il a tempéré mon enthousiasme en me déclarant qu'il ne trouvait pas mon livre très bon, mais que, en revanche, il était persuadé qu'un jour j'écrirai bien…

L'année suivante, j'ai terminé un second roman, De vagues herbes hautes, pure fiction celui-là, que Julliard a également publié.
Parmi mes copains de l'époque, Josée Dayan (à qui nous devons depuis, entre autres, la réalisation du Monte Christo avec Gérard Depardieu) avait aimé cette histoire. Elle était jeune assistante et voulait passer à la réalisation, elle a choisi mon livre pour en faire son premier téléfilm. Plus extraordinaire encore, elle a convaincu Laurent Terzieff de l'interpréter. Le premier jour du tournage, quand j'ai entendu ce merveilleux comédien prononcer les répliques que j'avais écrites, j'ai eu l'impression d'entrer de nouveau dans un monde magique.


J'avais vingt et un ans, jusque-là tout avait été trop facile, mais la mort de mon père a bouleversé les cartes. Je me suis un peu égarée à ce moment-là. D'abord j'ai voulu reprendre des études et je me suis inscrite en Lettres à la Sorbonne, mais sans conviction. Puis je suis retournée travailler chez mon dentiste et ami. L'envie d'écrire était comme endolorie, toutefois ma passion des chevaux était intacte et je me suis préparée à passer le monitorat. Je n'avais pas les moyens de faire de la compétition mais je me suis consacrée au dressage pendant un moment.

Les chevaux, les voitures, bouger vite… pour oublier quoi ? Puis s'est imposée, tout naturellement, l'envie de fonder une famille. Et je me suis mariée avec un ami d'enfance qui était alors étudiant en médecine. En 1981, ma fille Fabienne est née, puis Frédérique l'année suivante. Je les ai adorées l'une comme l'autre dès la première minute, et elles seront toujours, l'une comme l'autre, la plus belle réussite de mon existence.
Mais, en tant que jeune maman, je me suis retrouvée coincée à la maison. C'est là que l'envie d'écrire, juste pour moi, est revenue. Tandis que mon mari passait sa thèse et décrochait son diplôme, j'avais mis en chantier un roman, sur des cahiers d'écolier. Nous avons quitté Paris, où j'avais vécu jusque-là, pour monter un cabinet de médecin de campagne. J'ai retapé la maison que nous avions achetée dans une petite ville des bords de l'Eure, j'ai fait du secrétariat médical, j'ai élevé mes filles avec amour, cependant quelque chose me manquait toujours.
La monotonie du quotidien me pesait, je continuais à noircir des cahiers, j'ai décidé qu'il était temps de reprendre pied dans le monde littéraire, de devenir quelqu'un à mon tour.
Cette décision, lourde de conséquences, a marqué un nouveau tournant.


La vie d'un écrivain

Retrouver un éditeur après toutes ces années d'absence n'a pas été facile. J'ai "galéré" comme n'importe quel débutant, adressant par la poste des manuscrits comme autant de bouteilles à la mer. Quelques mois plus tard, une double victoire est arrivée. Denoël acceptait un roman intitulé Mano a Mano et, dans le même temps, La Table Ronde décidait de publier Sang et Or. Les deux livres sont sortis ensemble, au printemps de 1991, le coup d'envoi était donné, je redevenais enfin un auteur. J'avais perdu beaucoup de temps, il fallait que je rattrape mon retard, heureusement mes tiroirs étaient pleins de tous ces manuscrits rédigés pour mon plaisir. Une chose en amenant une autre, j'ai aussi commencé à travailler pour l'audiovisuel, c'est-à-dire pour les producteurs de télévision.

Très vite, les chances professionnelles ont été au rendez-vous, mais mon mariage a sombré.

Une fille dans chaque main, je suis retournée quelques mois à Paris, malheureusement j'avais pris le goût de la vie à la campagne, des grandes maisons, du calme et de l'espace, je n'ai pas pu rester. Je me suis installée à Vernon, ville frontière de l'Île de France et de la Normandie. J'y ai beaucoup écrit, et toujours avec jubilation. Mes filles ont passé leurs bacs, leurs permis de conduire, puis se sont inscrites en fac à Paris, et j'ai enfin pu réaliser mon rêve : acquérir une propriété isolée, dans un village perdu entre les collines et la vallée de la Seine.

En 1992, Denoël avait publié B.M. Blues, adapté pour FR3 avec Victor Lanoux, puis en 1994 je suis entrée chez Belfond où j'ai publié, depuis, quinze romans. Une collaboration fructueuse, sans nuage, qui se poursuivra longtemps encore, j'espère ! Trois de ces romans ont été portés à l'écran tandis que, parallèlement, j'écrivais toujours des scénarios. Les grandes dates de mon métier d'auteur sont celles des projections de films, quand je découvre les comédiens, les décors et la musique qui transforment l'imaginaire en réalité. C'est aussi le jour où j'ai vu fabriquer un de mes livres sur des presses Cameron, avec ces milliers de volumes portant mon nom, qui défilaient comme des petits soldats sur les tapis roulants avant d'être expédiés aux quatre coins de la France. Ou encore la première entrée dans les listes des meilleures ventes, offerte par la novelisation de Terre Indigo.

Mais, en réalité, l'émotion la plus intense, la plus grave peut-être, c'est mettre un point final au livre qu'on vient d'achever. Se séparer des personnages avec lesquels on a vécu durant des mois est un vrai déchirement. Les dernières phrases de la dernière page sont un adieu à des héros qui étaient devenus des proches. Arrivée au dernier mot de la saga des " Clara ", j'ai vraiment connu une période de vide, de spleen… Pour toutes les histoires que j'ai inventées jusqu'ici, j'ai eu la chance d'avoir des interprètes prestigieux. À Terzieff et Lanoux ont succédé Pierre Mondy, Michel Piccoli, Pierre Vaneck ou Jacques Perrin.

Ainsi j'ai reconquis le Pays des Merveilles, celui de mon enfance, magique, et aujourd'hui mon seul souhait est de poursuivre l'aventure. La vie d'un écrivain, à la frontière de la réalité, est parfois un peu un conte de fées.
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